En 2015, 196 pays signaient l'Accord de Paris avec l’objectif de limiter le réchauffement de la planète à 2 °C par rapport à l'ère préindustrielle, et idéalement de le maintenir le plus près possible de 1,5 °C. Onze ans plus tard, lors de la journée Perspectives agroalimentaires du CRAAQ, le climatologue Alain Bourque, Directeur général d'Ouranos et coprésident pour le Québec du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), dresse un constat franc : il est peu probable que ces cibles soient atteintes.
« En 1995, quand je parlais des changements climatiques, je passais un peu pour l'extraterrestre qui nous prédisait la fin du monde en 2050. Maintenant, on est en 2026 et ce n'est pas la fin du monde mais on vit les changements climatiques au quotidien. »
Les chiffres donnent tout de même un sérieux coup. Entre 2011 et 2020, la planète s'était réchauffée de 1,1 °C. En 2024 ? Cette anomalie de température a atteint +1,6 °C – un résultat auquel le phénomène El Niño a sans doute contribué en partie. La planète dépasserait donc déjà la cible de 1,5 °C.
À première vue, l’écart entre1,1 °C et 1,6 °C peut sembler minime. Après tout, un jour à 26 °C suivi d’un autre à 19 °C ne paraît pas controversé. Mais Alain Bourque rappelle qu’à l’échelle planétaire, ces quelques dixièmes de degré représentent une quantité d'énergie colossale qui a un impact direct sur le climat. Et ceux-ci sont amplifiés chez nous : lorsqu’on parle d’un réchauffement mondial de1,5 °C, le sud du Québec, lui, subit plutôt une hausse de 3,3 °C.
Les changements climatiques sont inévitables
Le scénario catastrophe du GIEC – celui où on continue d’accroître la consommation mondiale de pétrole – semble aujourd’hui moins probable, notamment en raison de la transition énergétique amorcée dans plusieurs pays, dont la Chine qui investit massivement dans le solaire et l’éolien. Mais le scénario optimiste, celui qui visait la cible de +1,5 °C ? Exclu lui aussi.
Ce qui préoccupe particulièrement le conférencier à court terme, c'est la possibilité d’un nouvel épisode El Niño significatif dès 2026-2027. Plusieurs experts évoquent même le risque d’un « Super El Niño ». « D'habitude, après un El Niño, on a une pause pendant quatre ou cinq ans. Là, on en aurait deux en trois ans. Il n’est pas exclu que le réchauffement atteigne un nouveau record », lance-t-il.
La locomotive climatique est en marche. Même si, par magie, toutes les émissions de gaz à effet de serre (GES) cessaient immédiatement, le climat continuerait d’évoluer jusqu'en 2040. En cause, la longue durée de vie des principaux gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Le CO2 peut y demeurer pendant une cinquantaine d'années, tandis que le méthane persiste environ une douzaine d’années.
C’est donc la capacité – ou non – d’atteindre la carboneutralité qui influencera véritablement l’évolution du climat entre 2040 et 2100. Les différents scénarios présentés montrent d’ailleurs des écarts majeurs : un réchauffement d’environ +3 °C d’ici 2100 si les objectifs de l’Accord de Paris étaient respectés, près de +5 °C avec les engagements actuels des États et jusqu’à +7 °C dans un scénario où les émissions de GES continueraient d’augmenter, notamment en raison du recours soutenu aux énergies fossiles (Figure 1).

Ça ne veut pas dire qu'il faut baisser les bras. C'est ce qu'on fait maintenant qui déterminera si le climat se stabilisera après 2050 ou s'il continuera de déraper. Mais il faut s'adapter. « On ne pourra pas dire dans 10 ans qu'on ne l'avait pas vu venir. »
Concrètement, à quoi faut-il se préparer ?
Le réchauffement climatique va engendrer plusieurs effets pour les populations et les entreprises, y compris dans le secteur agricole.
Du côté des précipitations, les projections indiquent qu’à l’horizon2050, le sud du Québec devrait recevoir davantage de précipitations annuelles (Figure 2). Toutefois, une proportion moindre tombera sous forme de neige dans les saisons froides. Cette évolution pourrait entraîner certains défis agronomiques, notamment en augmentant les risques de mortalité pour certaines cultures comme les céréales d’automne et plantes fourragères pérennes, qui dépendent souvent d’un couvert neigeux stable pour les protéger des cycles de gel et de dégel.

La quantité totale de précipitations estivales devrait demeurer relativement stable – avec une hausse estimée de seulement 2 à 4 % en Montérégie. Toutefois, l’augmentation des températures entraînera inévitablement une perte par évaporation plus importante, autant des cours d’eau que des plantes. Résultat : les besoins hydriques risquent d’augmenter de façon importante. « Pour ceux qui ont remarqué qu'au mois d'août, septembre et octobre, les niveaux d'eau peuvent être assez bas, ça ne va pas s'améliorer. C'est même un aperçu de ce qui va devenir de plus en plus fréquent. »
Et cette pression sur l’eau ne concernera pas uniquement les fermes. Les nappes phréatiques, les prises d’eau industrielles et les réseaux municipaux seront aussi affectés, ce qui pourrait mener à des conflits d’usage. Parallèlement, les orages devraient gagner en fréquence et en intensité, apportant davantage d’épisodes de « coups d’eau », avec les risques d’inondations soudaines et l’érosion de sols qui les accompagnent.
Les travaux de modélisation réalisés par Ouranos sur quelques 400 rivières québécoises (Figure 3) montrent également une évolution marquée du régime des crues : les petites inondations printanières, observées traditionnellement tous les deux ou trois ans, pourraient devenir moins fréquentes d'ici 2050. À l’inverse, les grandes inondations qui arrivent normalement une fois tous les 50 ou 100 ans risquent de devenir plus fréquentes et sévères. « Ça va être plus calme souvent. Mais quand il va y en avoir une, ça va être une grosse. »

Qu’il s’agisse de leur fréquence ou de leur intensité, les phénomènes météorologiques extrêmes appelés à se multiplier sous l’effet des changements climatiques toucheront tous les secteurs : davantage de canicules, de sécheresses, d’épisodes de verglas, de temps violent l’été, de feux de forêts, d’inondations…
En agriculture, ces bouleversements risquent de devenir une réalité de plus en plus présente. On n’a donc probablement pas fini d’entendre parler de stress de chaleur chez les animaux, d’enjeux liés à l’abreuvement des troupeaux ou encore de gestion des inventaires de fourrages.
Rendements potentiels et risques accrus
M. Bourque ne se veut toutefois pas uniquement porteur de mauvaises nouvelles. Un climat plus chaud pourrait aussi offrir certains avantages, tels que des rendements potentiellement supérieurs et des possibilités de culture qui progresseraient vers le nord. Des producteurs de l'Abitibi, du Saguenay-Lac-Saint-Jean, même de la Montérégie accueillent généralement ceci avec enthousiasme. Le secteur horticole pourrait lui aussi profiter, dans certains cas, d’une saison de croissance plus longue.
Mais à ces nouvelles possibilités s’ajoute également une colonne de risques qui continue de s'allonger. Plusieurs insectes nuisibles pourraient remonter vers le nord, tandis que certaines maladies et certains dommages aux cultures risquent d’être favorisés par les nouvelles conditions climatiques. À cela s’ajoutent les risques accrus de feux de forêts, de ruissellement et d’érosion des sols.
Et certains impacts demeurent moins visibles à court terme, mais tout aussi préoccupants : perturbation des marchés internationaux et des chaînes d’approvisionnement, désertification de certaines régions du monde - y compris sur la côte ouest américaine voire les Prairies canadiennes –, augmentations des migrations climatiques et montée possible des instabilités géopolitiques.
Adapter sa situation en prévision des changements à venir
« L'atténuation des émissions de GES, c'est pour éviter l'ingérable. L'adaptation, c'est pour gérer l'inévitable. », disait le GIEC. Et c’est rentable : chaque dollar investi en adaptation peut rapporter jusqu'à 15 $.
Quelles sont les pistes de solution qui fonctionnent réellement? Adapter la gestion des sols et de l'eau figurent parmi les priorités. Miser davantage sur les cultures pérennes, diversifier les rotations et protéger les écosystèmes sont aussi des stratégies reconnues pour améliorer la résilience des entreprises agricoles face aux changements climatiques. Heureusement, plusieurs avancées agronomiques et technologiques nous permettent déjà aujourd’hui de mieux prévenir certains risques et de réduire les vulnérabilités à la ferme (Figure 4).

Mais toutes les mesures d’« adaptation » ne sont pas nécessairement bénéfiques. Alain Bourque met en garde contre ce qu’il appelle la « maladaptation », par exemple l'irrigation massive dans des bassins versants où tout le monde voudra pomper en même temps ou la monoculture forestière qui deviendra un buffet à ciel ouvert pour les ravageurs. « Ce n'est pas parce qu'on dit adaptation que c'est automatiquement une bonne solution. »
Des initiatives telles que Laboratoire vivant – Lait carboneutre et Agriclimat ont justement été mises en place pour soutenir les producteurs dans l’adoption des pratiques adaptées aux réalités climatiques à venir.
« La locomotive est partie. On choisit encore comment on embarque. »
Les figures sont tirées de présentation produite par Ouranos en 2026. Les sources citées sont disponibles sur demande.
L’excès de pluie et le manque de précipitations de l’été 2025
Les producteurs de grandes cultures – dont plusieurs sont aussi producteurs laitiers – ont vécu des défis climatiques au cours du dernier été.
Le printemps 2025 a été particulièrement froid, avec beaucoup d’eau dans les champs et peu de fenêtres favorables pour semer. La Financière agricole du Québec a même dû repousser certaines dates limites. À la fin mai, plusieurs producteurs n’avaient encore réalisé qu’une partie de leurs semis de maïs. Les plants qui ont finalement fini par lever se sont développés dans des conditions difficiles, avec des systèmes racinaires plus superficiels.
Puis l'été est arrivé. Sec. Ces cultures, déjà fragilisées et moins enracinées en profondeur, se sont rapidement retrouvées vulnérables au manque d’eau.
Le résultat a été frappant : au 2 décembre, 8 028 avis de dommages avaient été déposés au Programme d'assurance récolte, soit près du double de l'année précédente. Et malgré tout, plusieurs estiment qu’ils l’ont échappé belle…





