Les producteurs laitiers du Canada affichent clairement leur ambition de tendre vers la carboneutralité. Au-delà de la simple rhétorique, cette transition constitue véritablement une voie d’avenir pour un secteur laitier aux prises avec des enjeux climatiques, technologiques, économiques, structurels et humains qui renforcent la nécessité d’une conciliation permanente entre rentabilité et durabilité.

Korai bernard
Professeur titulaire / Université Laval

La complexité de ces défis ainsi que la vitesse à laquelle ils s’accélèrent invitent d’ailleurs à revoir la façon de concevoir et de diffuser les connaissances indispensables aux préoccupations actuelles des producteurs et de leurs partenaires. Les approches descendantes de mobilisation de connaissances qui étaient jusqu’à maintenant privilégiées en agriculture semblent montrer leurs limites face l’imprévisibilité de l’environnement décisionnel et d’affaires des producteurs. Ainsi, le recours à des approches transdisciplinaires et plus collaboratives s’avère, depuis quelques années, des alternatives qui sont présentées comme plus prometteuses.  En rompant avec les paradigmes classiques, ces approches portent une visée transformatrice et favorisent l’émergence de solutions collectives, mieux intégrées et véritablement innovantes aux problèmes les plus complexes de l’agriculture.

L’initiative de la création du Laboratoire Vivant – Lait Carboneutre (LVLC) s’inscrit justement dans cette perspective. À l’interface de la science et de la pratique, il offre un cadre aux producteurs, chercheurs, conseillers et autres experts impliqués pour expérimenter, innover, cocréer et partager des expériences d’apprentissages préfigurant les contours de ce qui pourraient être les pratiques de gestion bénéfiques (PGB) d’avenir pour la durabilité du secteur laitier canadien. Au cœur du dispositif, 20 fermes laitières servent de terrain d’essai où sont recueillies des données agronomiques et économiques afin d’évaluer les bénéfices et l’adaptabilité des solutions mises à l’épreuve et de tracer des itinéraires d’adoption crédibles et pertinents.

L’une des singularités de cette démarche de laboratoire est d’articuler ces données techniques avec des informations sociales qui éclairent les dynamiques humaines, souvent intangibles, à l’œuvre dans l’adoption des pratiques expérimentées. Au-delà des mesures technico-économiques, il est avant tout reconnu aux trajectoires d’innovation leur composante profondément humaine. Le choix et l’adoption de pratiques par les producteurs est ainsi la résultante de facteurs non conscients et implicites autour desquels sont construits les émotions, les habitudes, les valeurs, les croyances, les perceptions et représentations, les relations de collaboration et de pouvoir aux autres acteurs ainsi que les récits de vie des producteurs au croisement de multiples rôles et identités (ex. consommateur, citoyen, entrepreneur agricole, ambassadeur, partenaire, etc.). L’équipe des sciences sociales du LVLC s’attache précisément à rendre visibles ces mécanismes implicites, parfois inconscients.

Pour embrasser le caractère mouvant, dans le temps et l’espace, des processus d’adoption, l’équipe mobilise des méthodes à l’intersection de la psychologie, de la sociologie et de l’anthropologie. Le recours aux techniques d’entrevues, qu’elles soient individuelles ou de groupe, les visites ethnographiques, l’observation des dynamiques relationnelles, les journaux de bord et la participation à des activités d’échanges et d’idéation sont autant d’outils utilisés pour faciliter l’expression d’idées parfois disruptives qui répondent à la complexité des processus d’innovation. L’ensemble des consultations est encadré par un comité d’éthique, garantissant neutralité et anonymat lors de la collecte et de l’analyse des données ainsi que de la diffusion des résultats.

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Dans un contexte où l’essentiel du matériau d’analyse repose sur les ressentis des producteurs et des partenaires, la confiance est une caractéristique centrale.  L’équipe adopte une posture d’écoute active et d’observation qui permet de repérer des subtilités attitudinales et comportementales propres à chaque acteur. Cette attention contribue à nourrir des intuitions scientifiques et pratiques utiles pour comprendre les processus d’adoption des PGB.

En privilégiant des approches d’investigation moins traditionnelles, l’équipe des sciences sociales a, par exemple, réussi à mettre en évidence les imaginaires qui façonnent le rapport des producteurs à l’innovation au sein du LVLC. Ces représentations, au croisement de l’attitude face au risque et des motivations d’adoption des pratiques, permettent d’esquisser des typologies de producteurs (visionnaire pragmatique, visionnaire expérimentateur, prudent pragmatique, expérimentateur pragmatique) correspondant à différents échelons d’adopteurs. Elles offrent une lecture complémentaire et plus fine des préférences économiques ou techniques déclarées pour telle ou telle catégorie de PGB. La caractérisation de ces différents profils permettra ensuite de mieux savoir comment impliquer et communiquer avec les producteurs du LVLC, ainsi qu’avec ceux des fermes laitières périphériques.

 

Cet article est co-écrit par Bernard Korai, Abdoul Aziz Sy Diouf et Amélie Parenteau, tous trois œuvrant au sein de la Faculté des Sciences de l'Agriculture et de l'Alimentation de l’Université Laval. Bernard Korai est Professeur titulaire et Chercheur membre CIRANO, RQAD, CREATE et RRECQ. Il est lié au Département d'économie agroalimentaire et des sciences de la consommation, tout comme Amélie Parenteau alors que Abdoul Aziz Sy Diouf est lié au Département des sciences animales. Cette grande démarche d’innovation appuyée par la recherche et pilotée par les Producteurs de lait du Québec (PLQ) est possible grâce à un financement d'Agriculture et Agroalimentaire Canada et une contribution de Novalait.