Comment réduire l’empreinte carbone des fermes laitières, de façon concrète, sans perdre de vue la réalité du terrain? C’est la question au cœur de la conférence présentée lors de la 40e édition du Salon de l’agriculture de Saint-Hyacinthe, consacrée au Laboratoire vivant - Lait carboneutre (LVLC).

Freelance Writer
Elodie Revert-Nicolas est stratège en communications & relations publiques, chargée de projet évé...

Cette initiative des Producteurs de lait du Québec, soutenue par Agriculture et Agroalimentaire Canada et Novalait, s’appuie sur une démarche d’innovation collaborative qui mise sur la science, mais surtout sur l’expérience des producteurs. 

Animé par Jacques Leblanc, agr., directeur du LVLC, le panel a présenté une approche qui tient compte de ce que vivent les producteurs sur leurs fermes, en présence de producteurs venus témoigner de leur expérience et des pratiques testées.

Le Laboratoire vivant - Lait carboneutre vise à mieux comprendre, ajuster et faire évoluer les pratiques agricoles pour permettre à la fois de réduire les émissions de gaz à effet de serre et de favoriser la séquestration du carbone, en conditions réelles de production. 

Le projet repose sur 20 fermes laitières réparties dans quatre régions du Québec - le Saguenay-Lac-Saint-Jean, le Bas-Saint-Laurent, la Montérégie et l’Estrie - sélectionnées afin de refléter la diversité des réalités agricoles québécoises.

Advertisement

Un laboratoire « à ciel ouvert » sur 20 fermes québécoises

Les critères de sélection ont volontairement favorisé une diversité de profils, tant sur le plan de la taille des entreprises agricoles que des volumes de production ou des systèmes en place.

On y retrouve des fermes comptant de 40 à 200 vaches en lactation, produisant entre 7 000 et 15 500 kg de lait, avec des superficies cultivées variant de 47 à 685 hectares.

« Cette diversité est essentielle, explique Jacques Leblanc. Elle permet aux producteurs de se reconnaître dans les fermes participantes et de constater que les pratiques évaluées sont applicables - et adaptables - à leur propre contexte. »

Le laboratoire mise ainsi sur l’adaptation régionale et la reconnaissance des réalités locales, en cherchant à mieux comprendre comment une même pratique peut produire des résultats différents, selon les conditions de production.

Mettre des chiffres sur la réalité des fermes

L’un des objectifs clés du laboratoire est de rendre le bilan carbone compréhensible et utile pour les producteurs. Sur l’ensemble des 20 fermes participantes, les émissions brutes moyennes s’élèvent à 1 078 tonnes d’équivalent CO₂.

Pour donner un ordre de grandeur, cela correspond à environ 3,5 vols Montréal-Cancun, ou encore à 369 voitures parcourant 20 000 km. 

Jacques Leblanc rappelle l'importance de mettre en perspective ces données. En effet, cette production permet de combler les besoins annuels en produits laitiers de 13 294 Canadiens.

Pour le laboratoire vivant, le bilan-carbone peut aussi être vu comme un outil de gestion, comparable à un tableau de bord. C’est un outil qui permet d’observer l’ensemble des pratiques, autant à l’étable, avec le fumier, qu’aux champs.

Travailler à améliorer son bilan carbone ne signifie pas agir sur un seul élément à la fois. La démarche touche plutôt plusieurs aspects de la ferme en parallèle, ce qui peut entraîner des effets concrets sur le fonctionnement quotidien de l’entreprise.

Par exemple, on peut voir une meilleure productivité par vache, une amélioration de la santé du troupeau, une diminution des intrants, une meilleure valorisation des lisiers et une amélioration de la santé des sols.

Selon Jacques Leblanc, l’amélioration du bilan carbone peut aussi s’inscrire dans une réflexion plus large sur la gestion de la ferme. Les ajustements apportés peuvent avoir des effets sur la fertilité des sols et sur la capacité des entreprises à s’adapter à des conditions climatiques plus variables, notamment en période de sécheresse.

Afin de comparer les fermes entre elles et de mesurer l’impact réel des pratiques mises en place, le laboratoire utilise un indicateur normalisé : le kilogramme d’équivalent CO₂ par kilogramme de lait, corrigé pour le gras et les protéines. Cet ajustement est essentiel pour tenir compte des variations de composition du lait et assurer une comparaison équitable.

Les résultats observés varient de 0,86 à 1,56 kilogramme d’équivalent CO₂ par kilogramme de lait corrigé pour le gras et la protéine, avec une moyenne de 1,02. En analysant la provenance des émissions, on constate que 45 % proviennent de la fermentation entérique des animaux, 28 % de la gestion du fumier, 14 % des champs, et 13 % des intrants (Figure 1).


Lorsque la dynamique du carbone est intégrée - c’est-à-dire la capacité des sols à séquestrer le carbone - la moyenne descend à 0,91 kilogramme d'équivalent CO₂ par kilogramme de lait corrigé. Une distinction essentielle entre émissions brutes et émissions nettes, souvent méconnue, mais déterminante pour orienter les décisions à la ferme.

Une mobilisation scientifique et humaine 

Le Laboratoire vivant - Lait carboneutre mobilise plus de 40 chercheurs issus de différentes disciplines, et plus de 80 personnes collaborent directement aux activités du projet. 

Trois partenaires de proximité assurent la coordination terrain-science et le lien avec les producteurs : Agrinova, CIAgricole et l’UPA Montérégie.

Les travaux sont structurés autour de six axes, dont la réduction des bilans carbone des fermes, l’un des volets centraux présentés lors de la conférence. 

Ce projet est également connecté à d’autres initiatives semblables au Canada, afin de s’assurer que les méthodes utilisées sont fiables, comparables et bien adaptées aux réalités des fermes.

Cette volonté de pérenniser les connaissances a aussi mené à la création d’un site web dédié (www.lvlc.ca), conçu comme une plateforme où sont regroupées les données, la documentation, les pratiques testées, les résultats, les initiatives innovantes des producteurs et l’approche méthodologique du laboratoire.

La science et des chiffres qui évoluent, comme les pratiques à la ferme

Les chiffres présentés ne sont pas figés. Ils évoluent à mesure que les méthodes de calcul s’améliorent et que les données s’affinent. « Entre les premiers calculs et aujourd’hui, les méthodes évoluent, les résultats se précisent et nous nous ajustons continuellement pour obtenir l’information la plus juste possible », explique Jacques Leblanc. 

Cette transparence fait partie intégrante du processus du Laboratoire vivant - Lait carboneutre, où les producteurs sont considérés comme de véritables partenaires, informés des ajustements méthodologiques et impliqués dans la compréhension et l’interprétation des résultats et l’impact direct sur le terrain.

Quarante pratiques, trois grands secteurs

Le passage à l’action repose sur un processus structuré : un bilan carbone initial, la mise en place de pratiques ciblées, puis un bilan carbone final permettant d’en mesurer les effets. 

Au total, 40 pratiques de gestion bénéfiques, issues d’un guide fédéral et adaptées au contexte québécois, ont été proposées aux producteurs.

Ces pratiques se répartissent en trois grands secteurs :

  • L’étable (efficacité alimentaire, gestion du troupeau, âge au premier vêlage, utilisation d’acide aminée plutôt que de  protéines)
  • La fosse et le fumier (entreposage, épandage, valorisation)
  • Le champ (rotations culturales, cultures de couverture, cultures intercalaires, semis direct)

Un constat ressort rapidement : plusieurs producteurs appliquent déjà certaines de ces pratiques. L’enjeu n’est donc pas de tout changer, mais de mieux comprendre ce qui fonctionne, le potentiel d’optimiser l’existant, et d’innover lorsque pertinent.

La parole aux producteurs : motivations et apprentissages

Invités à témoigner lors du panel, Amy Tolhurst, de la Ferme Tolhurst (Montérégie), Étienne Jean, de la Ferme DLC (Bas-Saint-Laurent), et Michel Crète, de la Ferme Michel et Nicole Crète (Montérégie), ont partagé leur parcours et les raisons qui les ont amenés à s’engager dans le Laboratoire vivant – Lait carboneutre.

Leurs motivations, bien que différentes, convergent autour de quelques thèmes forts : la curiosité, la volonté de réduire les émissions de gaz à effet de serre, le désir d’apprentissage et une vision à long terme pour la ferme et la relève. Pour certains, l’invitation à participer a été saisie comme une occasion d’approfondir leurs connaissances et de mieux comprendre l’impact des pratiques déjà en place. 

Pour d’autres, il s’agissait d’un point de départ structurant pour amorcer ou accélérer une réflexion sur le rendement global de leur ferme.

Sur le plan des pratiques, Étienne Jean a notamment expliqué avoir mis l’accent sur les rotations culturales et les cultures d’ouverture, afin de mieux composer avec la place importante du maïs dans son système de production au Bas-Saint-Laurent. 

De son côté, Amy Tolhurst a souligné les bénéfices observés à la suite de l’implantation accrue de cultures de couverture et du semis direct, même si certaines cultures intercalaires ont donné des résultats variables selon les conditions. Elle a toutefois mentionné que l’aspect environnemental du projet constitue une motivation importante dans son engagement. Pouvoir contribuer à un monde meilleur et en santé, la guide dans ses choix et constitue son grand pourquoi dans ce projet.  

Enfin, Michel Crète a rappelé que les actions mises en place ne se limitent pas aux champs. Des décisions liées à la gestion du troupeau, comme la réduction de l’âge au premier vêlage, font aussi partie des leviers évalués, illustrant comment les choix quotidiens à la ferme s’inscrivent directement dans le bilan carbone global.

Une transition progressive, bien ancrée dans le réel

Les échanges ont mis en évidence un point central : la réduction de l’empreinte carbone en production laitière repose sur des ajustements graduels, adaptés aux réalités de chaque ferme. Les producteurs impliqués ont décrit une méthode qui se construit dans le temps, à partir de pratiques déjà en place et d’améliorations possibles, plutôt que sur l’application d’un modèle unique.

Le Laboratoire vivant - Lait carboneutre permet d’observer, de comparer et de documenter ces pratiques dans différents contextes de production. Les travaux se poursuivent sur les fermes participantes, avec l’objectif de mieux comprendre l’effet réel des choix de gestion sur le bilan carbone, selon les conditions propres à chaque entreprise.

  

62854-revert-stage.jpg

Sur la scène, de gauche à droite : Amy Tolhurst, Étienne Jean, Jacques Leblanc et Michel Crête. Image fournie à titre gracieux.


Elodie Revert-Nicolas est stratège en communications & relations publiques, chargée de projet événementiel et pigiste en rédaction. Elle a occupé un mandat de responsable des exposants pour l’édition 2026 du Salon de l’Agriculture de Saint-Hyacinthe.