Pour lire cet article en anglais, cliquez ici.
Au cours des dernières années, l’agriculture a connu des changements structurels importants, notamment en ce qui a trait aux types et aux méthodes d’élevage et de culture. La tendance industrielle de voir grand s’accélère depuis plusieurs décennies. Néanmoins, d’autres producteurs se tournent de plus en plus vers l’agriculture à petite échelle, un phénomène qui prend une forme inattendue : l’élevage d’animaux miniatures.
Ou, plus précisément, l’élevage d’insectes!
Ce sont d’abord les préoccupations climatiques qui ont favorisé considérablement le développement de l’élevage d’insectes. Déjà courante en Thaïlande et en Chine, la production industrielle d’insectes gagne maintenant en popularité en Europe, aux États-Unis et au Canada. L’investissement dans les produits à base d’insectes – utilisés en remplacement de la farine de poisson et comme substitut partiel à la nourriture pour animaux – a stimulé l’émergence de jeunes entreprises partout dans le monde. Cela dit, à bien des égards, on nourrit de grandes ambitions pour cette industrie. Plusieurs scientifiques suggèrent que la consommation humaine généralisée d’insectes pourrait un jour être nécessaire pour nourrir la planète.
L’élevage d’insectes n’est pas nouveau. Outre l’apiculture, la production de vers à soie remonte au IVe siècle avant J.-C. en Chine. Quant aux vers de farine, ceux-ci sont couramment utilisés comme substitut de protéines dans l’alimentation animale et, dans de nombreux pays d’Orient, on fait l’élevage de divers types d’insectes destinés à la fabrication de cosmétiques ou d’additifs alimentaires. Par ailleurs, il est à noter que les grillons se cuisinent à toutes les sauces. En fait, bien qu’encore peu répandu en Occident, on estime qu’un quart de la population mondiale actuelle consomme régulièrement des insectes.
Qui plus est, bien des observateurs anticipent une augmentation de ce chiffre!
Récemment, la jeune entreprise Ÿnsect a lancé un élevage vertical de vers de farine à Dole, en France. Des plateaux atteignant 17 mètres de haut équipés de systèmes automatisés enregistrant la croissance, l’humidité et la température ambiante abritent des milliards de coléoptères. Une fois adultes, ceux-ci sont tués dans un bain de vapeur et transformés en huile, en protéines et en engrais. Outre l’ouverture d’une deuxième usine, plus grande, Ÿnsect a aussi acquis un centre de production de vers de farine dans le Nebraska. L’entreprise prévoit également d’ouvrir 15 usines au cours des 10 prochaines années. Parallèlement, son concurrent français, nextProtein, élève des mouches soldats noires destinées à être broyées pour la fabrication d’aliments pour poissons et animaux.
Les partisans de l’élevage d’insectes, notamment pour l’alimentation humaine, soulignent leurs avantages nutritionnels. Par exemple, le grillon a une teneur protéique quasiment identique à celle du bœuf et certaines espèces d’insectes peuvent constituer une précieuse source de micronutriments et de probiotiques. Les grillons et les vers de farine sont également riches en vitamine B12, en riboflavine et en vitamine A. Puis, la composition en acides gras de certaines espèces est comparable à celle du poisson, offrant ainsi des bienfaits supplémentaires pour la santé.
Ceux qui militent en faveur du développement de la production d’insectes suggèrent qu’il s’agit d’une solution respectueuse de l’environnement pour répondre aux besoins alimentaires futurs de la population mondiale. Nécessitant moins de terres par kilogramme de protéines, les insectes seraient également six fois plus efficaces en termes de conversion alimentaire que le bétail. En outre, l’élevage d’insectes a été vanté comme étant une activité qui génère beaucoup moins de gaz à effet de serre et qui représente une source de production de protéines plus économique.
Néanmoins, d’autres voient dans l’essor des élevages d’insectes une mode passagère. Si l’utilisation de protéines d’insectes dans l’alimentation animale est de plus en plus acceptée, les Occidentaux sont encore loin de se sentir à l’aise de commander des hamburgers d’insectes au restaurant. Pour ceux qui cherchent à remplacer la viande dans leur alimentation, les alternatives végétales sont déjà bien établies et demeurent plus faciles à vendre que les produits à base d’insectes. Par ailleurs, les scientifiques s’inquiètent de l’impact de l’élevage d’insectes sur les écosystèmes locaux. Inévitablement, les insectes d’élevage finiront par s’échapper dans la nature, altérant l’équilibre du milieu environnant.
L’essor de la production d’insectes suscite une réflexion qui n’était peut-être pas prise au sérieux auparavant : les insectes peuvent-ils ressentir la douleur? Si l’élevage industriel traditionnel doit tenir compte des préoccupations éthiques relatives au traitement des animaux d’élevage, une logique similaire s’applique pour l’élevage d’insectes. Dans quelle mesure faut-il garantir que l’hébergement et la récolte des insectes soient non seulement rentables, mais aussi éthiques? La question est compliquée par l’absence de recherches approfondies visant à déterminer si les insectes sont sensibles, c’est-à-dire s’ils peuvent ressentir la douleur. Cela dit, certains insectes, comme la larve de la mouche soldat noire, préfèrent les environnements surpeuplés. S’il peut sembler évident que les mêmes critères appliqués aux bovins ne s’appliquent pas aux grillons, il convient néanmoins de nuancer les bonnes pratiques de gestion.
S’il est peu probable qu’en Amérique du Nord et en Europe les papillons de nuit et les grillons se retrouvent régulièrement au menu dans un avenir proche, il n’est pas dit que cela n’arrivera pas un jour. Les Islandais ne consommaient pas de viande de cheval avant qu’une période d’extrême pauvreté les y contraignent au début du XXe siècle. Aujourd’hui, ils en consomment régulièrement. Si la sécurité alimentaire mondiale ne parvient pas à répondre à la demande future, les générations à venir en Occident pourraient devoir se résigner à consommer des insectes. En attendant, la production de cette industrie s’est imposée comme un substitut de protéines dans l’alimentation animale, une tendance qui devrait se poursuivre.
Ryan Dennis est l’auteur de The Beasts They Turned Away, un roman qui se déroule dans une ferme laitière. Son site Web ici (en anglais seulement).







