L’une des conséquences de se marier avec une personne issue d’une autre culture et de nous établir ensuite dans un pays tiers est que nos projets de Noël varient énormément d’une année à l’autre. Un voyage en avion pour deux personnes de l’Europe vers les États-Unis durant la période la plus dispendieuse de l’année coûte cher et c’est sans compter que ma femme, originaire du sud de l’Italie, trouve les hivers new-yorkais particulièrement rigoureux. Rester en Irlande, où nous vivons, n’est pas non plus la meilleure solution : ni elle ni moi n’y avons de famille et (j’aurais beau tenter de la convaincre) la bruine constante qui tombe ici est pour elle pire que la neige. La plupart du temps, je ne passe pas le temps des Fêtes avec ma famille… mais me retrouver sur une plage où il fait plus de 27 °C m’aide sans doute à surmonter ma culpabilité!
L’année dernière, nous avons passé Noël avec la famille de ma femme à Tarente, sa ville natale, dans le talon de la botte italienne. Il se peut que l’image que l’on se fait du sud de l’Italie soit exacte pour certains coins du pays, mais ce n’est certainement pas le cas là-bas. Il y a plusieurs façons de décrire Tarente, une ville de 200 000 habitants, qui compte notamment sur la plus grande aciérie d’Europe tout comme une présence non négligeable de la mafia. Je vous partage deux anecdotes à ce sujet :
- Il y a deux ans, j’attendais sur un banc pendant que ma femme faisait des courses. Comme je n’aime pas perdre mon temps, j’ai sorti un livre de ma veste et commencé à lire. Quand je suis allé la rejoindre et qu’elle m’a aperçu, ma femme m’a aussitôt sermonné. « Mais, tu es fou?, s’est-elle exclamée. Si les gens te voient avec un livre, tu vas passer pour une mauviette et te faire tabasser! »
- L’année dernière, pendant les vacances des Fêtes, ma femme était au volant pour nous conduire en ville. J’ai remarqué qu’aucun feu de circulation ne fonctionnait. À chaque intersection, elle devait se colletailler avec les autres automobilistes qui vociféraient en gesticulant. En réaction, j’ai dit : « J’espère qu’ils vont bientôt réparer les feux. C’est complètement fou! » Ma femme a alors ri devant mon ignorance et m’a expliqué : « C’est le conseil municipal qui les a éteints, pensant que ça valait mieux étant donné que personne ici ne respecte le code de la route. »
Une visite à Tarente est toujours composée d’un mélange de nouveauté et de survie. Quand on épouse une personne venue d’ailleurs, on épouse aussi en quelque sorte sa culture. J’avais donc bien besoin de passer un Noël à Tarente et j’ai apprécié pouvoir me plonger dans cet univers du Noël italien, notamment le repas du réveillon.
On ne saurait trop insister sur l’importance que les Italiens du Sud accordent à la gastronomie. Le repas pour les quatre personnes que nous étions, incluant mon beau-frère, s’est déroulé ainsi : les antipasti comprenaient de la morue frite, de la pieuvre (grillée ou marinée), un roulé de saumon pané, un plateau de charcuteries et de fromages, des olives ainsi que du chou-fleur pané. Ma femme savait que cela ne faisait que commencer et m’avait prévenu de me garder de la place pour la suite. Le premier plat (primo piatto) était des pappardelles aux langoustines à la sauce tomate, ainsi que des crevettes au four panées à l’ail. Le deuxième plat (secondo piatto) était composé de crevettes frites géantes. Pour le dessert, il y avait un sapin de Noël en tranches d’ananas, ainsi qu’un choix de sept pâtisseries traditionnelles différentes.
À mesure que mon estomac se gonflait, mon esprit devenait plus lent. Incapable de trouver les mots assez vite en italien pour dire que j’étais rassasié, je mangeais tout ce que ma belle-mère mettait devant moi, jusqu’à ce que ma femme, tannée de me voir souffrir, intervienne enfin. J’étais tellement repu que j’arrivais à peine à rester éveillé sur ma chaise. Même respirer était difficile. Pourtant, la suite avait de quoi rendre incrédule, bien que je l’aie déjà vu maintes fois auparavant : après avoir mangé tout ça, les Italiens se sont aussitôt mis à parler… du prochain repas!
Certes, la nourriture était impressionnante, mais l’élément le plus marquant de Noël, c’était sans aucun doute la crèche. Dans la région rurale de l’État de New York où j’ai grandi, les églises ressortaient toujours les mêmes statues de porcelaine qu’elles utilisaient depuis vingt ans et les plantaient sur la pelouse. Inévitablement, l’Enfant Jésus se faisait dérober dans un village ou un autre. L’année précédente, pour Noël, nous avions rendu visite à des amis en Espagne, où chaque ville construisait une immense crèche avec de petites figurines d’argile d’à peine quelques centimètres de haut, mais qui s’étendaient sur toute la longueur du bâtiment municipal. Il fallait attendre en ligne pendant une heure juste pour la voir. Cela dit, ce n’était rien en comparaison avec l’impressionnante crèche vivante (il presepe vivente) de la petite ville italienne de Faggiano, près de Tarente.
À cet endroit, la « scène » était ni plus ni moins qu’un village entier reconstitué. Une centaine de personnes (l’équivalent d’un cinquième de la population du village près duquel j’ai grandi) portaient des habits d’époque et se livraient à des occupations qu’on aurait pu retrouver il y a 2 000 ans. Outre Marie, Joseph et l’Enfant Jésus, on y trouvait de tout, des forgerons aux cordonniers en passant par des céramistes. Les fromagers produisaient sur place de la véritable ricotta de brebis qu’ils faisaient goûter aux visiteurs, tandis que l’aubergiste offrait du vin et les boulangers distribuaient pains et autres produits tout chauds fraîchement sortis d’un four en pierre. Tout cela se déroulait sur une colline aride, avec des grottes naturelles et de petites falaises, en quelque sorte le décor idéal collectivement imaginé pour la naissance du Christ. Lorsqu’on m’a tendu un gobelet de ricotta chaude afin que j’y goûte, j’ai dû admettre que son mauvais goût la rendait encore plus authentique. J’avais vraiment l’impression d’être à Bethléem! Qu’un tel endroit puisse exister au milieu du chaos ambiant tenait en soi du miracle de Noël.
Cette année, nous allons passer Noël dans le nord de l’État de New York. Il n’y aura pas de plages pour se prélasser ni de pieuvre à manger. Ayant vécu là-bas plus de la moitié de ma vie, je ne m’attends pas à trouver quoi que ce soit de nouveau ou d’inédit. Toutefois, je pourrai lire où je veux sans risque de subir quelque forme de violence que ce soit et, si le seul feu de circulation de la ville cessait de clignoter, cela ne changerait pas grand-chose. Autrement dit, ce sera un Noël familier et en toute simplicité, mais parfois, c’est aussi ce dont on a besoin!






