J’ignore qui vous êtes. J’ignore ce que vous voulez. Si c’est une rançon que vous espérez, je vous dis tout de suite que je n’ai pas d’argent, mais ce que j’ai en revanche, ce sont des compétences très particulières…
Dans ma tête, je répétais ces répliques qui avaient si bien fonctionné pour Liam Neeson. Quand sa fille avait été enlevée par des trafiquants de personnes dans le film L’enlèvement, il s’en était sorti avec brio. J’espérais juste ne pas avoir à expliquer que mes compétences à moi – si particulières soient-elles – étaient liées spécifiquement à l’agriculture.
Le mois dernier, ma femme et moi avons rendu visite à ses parents dans le sud de l’Italie. Quelques amis qui avaient visité l’Albanie nous avaient vanté ce pays pour sa beauté et – c’est là que ça devient très intéressant en ce qui me concerne – son abordabilité. Comme il y a un traversier de nuit près de la ville natale de ma femme qui se rend en Albanie, je lui ai proposé de traverser l’Adriatique pour y passer quelques jours.
Une fois à Durrës, la ville albanaise où nous avons débarqué, nous nous sommes rendus à la gare routière pour constater que le site officiel des transports albanais n’était pas tout à fait exact : l’autobus que nous pensions prendre à 10h00 n’existait pas. Nous devions aller à Shkodër, une ville à deux heures au nord, mais on nous a dit que le seul autobus pour cette ville partait plus tard dans la journée. Il était tôt le matin, mais il faisait déjà très chaud, soit environ 35 degrés.
À ce moment, nous étions loin de nous douter qu’on nous observait à la gare routière. Soudain, un homme d’un certain âge s’approcha de nous.
« Shkodër? Shkodër? Fushë Krujë Shkodër. Par ici. »
Prendre un taxi pour une ville située à 110 kilomètres de là nous semblait un luxe. « Et le train? » lui avons-nous demandé.
« Le train ne roule pas », répondit-il en italien, une langue qu’il semblait maîtriser un peu mieux.
Nous avions suffisamment voyagé pour reconnaître là une technique de vente douteuse. Durrës, la plus grande ville portuaire d’Albanie, devait bien avoir une gare à proximité. Nous avons donc erré avec nos bagages pendant une heure, avant d’entrer dans un café pour utiliser Internet et y chercher des informations sur les trains… puis, nous sommes finalement retournés à la gare routière.
« Trente euros », dit l’homme en nous revoyant. « Fushë Krujë Shkodër. Venez. »
Trente euros (environ 48 $), c’était trois fois le prix de l’autobus. Ma femme et moi nous sommes regardés, pour voir si l’un de nous deux pouvait encore résister… Puis, je lui ai tendu les billets, après quoi il a désigné un jeune homme à l’ombre que nous n’avions pas encore vu. Ce type portait des lunettes de soleil, avait les cheveux bouclés et ne nous a pas du tout adressé la parole. En somme, il ressemblait à un homme de main dévoué des films de mafia des années 1980.
Tous deux nous ont emmenés au coin de la gare routière, puis derrière un autre bâtiment. Il n’y avait aucun taxi en vue. Soudain, nous nous sommes arrêtés devant une vieille berline déglinguée de plus de vingt ans. Le vieil homme nous a ouvert la portière, tandis que son silencieux complice prenait place derrière le volant.
Malgré mes 40 ans, il m’arrive encore d’avoir l’impression d’avoir échoué à devenir adulte. Il ne fallait sans doute pas un instinct de survie très développé pour ne pas monter dans cette voiture. Je savais que la plupart des gens auraient fait demi-tour et se seraient rapidement éloignés vers un endroit plus fréquenté. En fait, même un homme en quête d’aventure ou ayant une pulsion suicidaire secrète se serait à tout le moins soucié de la sécurité de sa conjointe et aurait évité de la mettre en danger!
La vieille berline dans laquelle nous étions montés filait maintenant sur la route. Il n’y avait ni climatisation ni ceintures de sécurité. Nos téléphones n’avaient accès ni à Internet ni à un réseau cellulaire nous permettant de faire un appel. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de suivre l’itinéraire sur Google Maps pour nous assurer au moins d’être dans la bonne direction.
« Combien de temps cela va-t-il prendre? » avons-nous demandé à l’homme âgé.
« Oui, oui… bientôt là », a-t-il répondu, puis il s’est adressé en albanais au chauffeur.
Avant de partir pour l’Albanie, j’avais plaisanté avec mes amis en disant qu’ils devraient peut-être se cotiser pour venir me libérer d’une quelconque cachette souterraine! Mais, maintenant que j’y réfléchissais sérieusement, je réalisais que je n’étais ni assez jeune ni assez beau pour être vendu dans le cadre habituel d’une opération de trafic de personnes. J’avais lu en ligne que certaines victimes d’enlèvement en Albanie finissaient comme esclaves dans des fermes grecques. Toutefois, cette possibilité me semblait moins probable que d’être victimes d’extorsion sur une route déserte avant d’être ramenés, de « disparaître » après avoir été volés, ou encore d’être pris en otage.
« Mes enfants… en Italie », a dit l’homme âgé en affichant un sourire. Essayait-il de nous rassurer avant d’arriver dans un endroit louche où nous allions faire face à un destin tragique?
Puis, la voiture s’est arrêtée sur le bas-côté.
Je n’avais jamais été aussi soulagé de voir un hôtel, un magasin de meubles, un lave-auto et autres banales manifestations de développement qui, dans notre situation, indiquaient que nous n’allions pas être assassinés. Le conducteur discret a sorti nos bagages du coffre et les a déposés au bord de la route. Quand l’homme âgé a répété « Fushë Krujë », nous avons compris que nous étions arrivés à destination et que nous pouvions de là prendre un autobus pour Shkodër. Bien que payer 30 euros pour un trajet en voiture de 20 minutes était un prix exorbitant, dans le contexte du risque d’enlèvement que nous venions de vivre, cela m’a paru une aubaine pour tirer une telle leçon de vie! En prime, les deux Albanais sont restés avec nous le temps de nous héler un minibus en direction de Shkodër.
Malgré l’admiration que je porte aux « compétences particulières » de Liam Neeson dans chacun des volets de la trilogie L’enlèvement, je me suis toujours demandé pourquoi les gens autour de lui se faisaient sans cesse kidnapper. Maintenant, cependant, tout cela me paraît un peu plus plausible!






