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À l’occasion, nous avions un animal qu’on appelait « la génisse sauvage » ou « la vache tarie sauvage ». Le comportement de ces animaux était si distinct qu’il n’était pas nécessaire de les identifier. Que ce soit au moment de les traire ou de les faire rentrer du pâturage, nous savions que la bataille allait être dure.

Dennis ryan
Columnist
Ryan Dennis's latest book, Barn Gothic: Three Generations and the Death of the Family Dairy Farm,...

Il fut un temps où les bovins sauvages – appelés aurochs – parcouraient la Terre, donnant naissance à plus de 1 000 races de bovins laitiers et de boucherie dans le monde. Cependant, en 1627, lorsque le dernier aurochs s’est éteint dans ce qui est aujourd’hui la Pologne, le règne des bovins sauvages a pris fin…

Pas tout à fait.

Si, de l’Inde au Nouveau-Mexique, divers troupeaux domestiqués sont des descendants récents de bovins sauvages, il existe encore une race bovine qui, elle, est considérée comme entièrement sauvage.

On pense que la race bovine de Chillingham vit à l’état sauvage depuis au moins 700 ans. Le château de Chillingham, situé dans le Northumberland au nord-est de l’Angleterre, a été construit au XIIIe siècle. Comme c’était souvent le cas, le domaine du château comprenait de vastes terres attenantes, parfois réservées à la chasse, mais aussi utilisées à des fins décoratives ou de divertissement, notamment avec la présence d’animaux comme les bovins. Certaines de ces terres étaient ceintes de murs de pierre, notamment pour se protéger des pillards écossais. C’est dans ce contexte qu’un troupeau de bovins s’est retrouvé, à une époque indéterminée mais vraisemblablement autour du XIIIe siècle, isolé dans le parc de Chillingham et livré à lui-même. Les premières mentions écrites de ces animaux robustes remontent à 1645, et depuis, ils sont devenus une véritable curiosité scientifique..

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En 2022, le troupeau comptait 138 têtes, réparties à parts égales entre taureaux et vaches, qui paissaient sur 52 hectares de boisés et de broussailles. La race bovine de Chillingham a failli disparaître lors du rude hiver de 1947, à un moment où elle ne comptait plus que cinq taureaux et huit vaches. Bien qu’ils soient désormais nourris au foin à divers endroits, ces animaux sont pour le reste laissés sans intervention. Isolés depuis de nombreuses années, ils sont génétiquement purs, sans aucun signe de croisement. Leur robe est blanche et leurs oreilles rouges, tandis que leur morphologie est plus « primitive » que celle des races issues de l’élevage. On pensait autrefois qu’ils descendaient directement de l’aurochs, mais on considère aujourd’hui qu’il s’agissait probablement plutôt d’animaux domestiqués au Moyen Âge.

Les bovins de Chillingham ont captivé l’intérêt des scientifiques pour plusieurs raisons. Étant la seule race bovine sauvage, les chercheurs peuvent les étudier pour comprendre leur comportement naturel à l’écart de toute influence humaine. Par exemple, alors que les taureaux ont une hiérarchie simple de dominance lorsqu’ils se côtoient, la structure relationnelle des vaches est plus complexe. On a émis l’hypothèse que le lien mère-fille pourrait sous-tendre l’organisation du troupeau dans l’établissement de leurs contacts.

Ce qui est peut-être encore plus étonnant, c’est la façon dont le troupeau a pu survivre à des siècles de consanguinité tout en demeurant en bonne santé. Il semble que tous les mauvais caractères (gènes récessifs létaux) aient été génétiquement éliminés du troupeau par une sélection naturelle agressive. Autrement dit, les animaux présentant des malformations à la naissance n’ont pas survécu ou n’ont pas pu se reproduire, ce qui a empêché la transmission de ces traits. Comme une telle situation est extrêmement rare dans la nature, les scientifiques appuient leurs hypothèses sur des études réalisées chez la souris. Chaque année, un individu du troupeau est retrouvé mort, et son cadavre est soigneusement examiné.

Bien que la race bovine de Chillingham existe possiblement depuis plus de 700 ans, sa survie est loin d’être assurée. Les animaux de la race étant pour l’essentiel génétiquement identiques, on craint qu’une seule maladie ne puisse anéantir le troupeau. Comme pour les bovins domestiques, si l’un des bovins de Chillingham contractait la tuberculose, il faudrait tous les exterminer. Un groupe aussi réduit demeure particulièrement vulnérable aux aléas naturels — qu’il s’agisse d’un hiver rigoureux, d’un coup de foudre accidentel ou de tout autre imprévu. Pour assurer la survie de la race, un troupeau de réserve d’environ 20 individus a été constitué dans un lieu longtemps gardé secret. On sait aujourd’hui qu’il se situe dans le nord-est de l’Écosse.

En 1939, l’Association des bovins sauvages de Chillingham fut créée pour protéger ce qu’elle qualifie de « l’un des animaux les plus rares au monde » et d’« icône de l’histoire naturelle britannique ». Bien que qu’ils soient sauvages, ces bovins génèrent d’importantes retombées économiques. Les visiteurs peuvent réserver une visite guidée du parc pour découvrir à pied quelques-uns de ces célèbres bovins et admirer le château au passage. Des forfaits spéciaux sont même proposés aux photographes souhaitant immortaliser ces animaux emblématiques. Sans surprise, les bovins de Chillingham attirent des visiteurs du monde entier dans la région rurale d’Angleterre où ils vivent. De tous les liens que nous entretenons avec notre passé lointain, aucun n’est possiblement plus unique et singulier que ce petit troupeau de bovins blancs.

Ryan Dennis est l’auteur de The Beasts They Turned Away, un roman qui se déroule dans une ferme laitière. Son site Web ici (en anglais seulement).