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Le fumier est à la fois un cadeau et une malédiction pour les producteurs laitiers.
D'un côté, il s'agit d'une ressource précieuse pour la fertilité des terres en culture. J'ai grandi sur une petite ferme laitière et, encore aujourd'hui, nos sols les plus fertiles (ceux que ma mère réclame pour son jardin) se trouvent sur les anciens pâturages de nos vaches. Lorsque mon père a décidé de se concentrer sur la production de grandes cultures commerciales, il a été surpris de constater la quantité supplémentaire d'engrais qu'il fallait ajouter pour maintenir le rendement après le départ des vaches et de leur fumier.
Le fumier est aussi le nuage noir qui plane au-dessus des exploitations laitières : il entraîne des contraintes de temps, des risques de ruissellement des nutriments ainsi qu'une pression financière importante. Trouver des méthodes et des approches qui apportent à la fois constance et flexibilité dans les épandages est souvent un véritable défi. C'était sans compter sur les pratiques liées à la conservation des sols.
L'agriculture de conservation des sols est parfois difficile à définir, mais est facilement identifiable. De façon simplifiée, c'est une approche de gestion qui réduit l'érosion des sols et la baisse de fertilité sur les terres cultivées pour une meilleure santé des sols. La plupart des pratiques associées à l'agriculture de conservation incluent la présence de plantes pérennes, de cultures de couverture et/ou de cultures « estivales » qui maintiennent la surface du sol protégée par des plantes actives et stimulée par des racines vivantes. Cette couverture permet aux producteurs laitiers d'utiliser le fumier avec peu ou pas de ruissellement, tout en gagnant en flexibilité lors de l'épandage.
L'agriculture de conservation vise aussi à éviter le gaspillage d'une ressource : en l'occurrence, le fumier.
Les agriculteurs me demandent souvent : « Pourquoi le ruissellement est-il si important de nos jours alors qu'à l'époque de mon grand-père, au temps de la charrue à versoir, personne n'en parlait? »
Le paysage rural est différent aujourd'hui de ce qu'il était autrefois, non seulement sur le plan naturel (forêts et prairies), mais également sur le plan des rotations. Dans le seul comté de Marathon, au Wisconsin, de 1999 à 2022, les superficies cultivées en maïs-grain et en maïs ensilage ont augmenté de 9 %, celles en soya de 14 %, tandis que les petites céréales (avoine, blé et orge) ont diminué de 10 % et les champs de foin pérennes de 12 %. Il en résulte davantage de sols nus, surtout au moment critique de la fonte des neiges et durant les pluies printanières sur les champs labourés à l'automne.
Lorsque le sol est perturbé par le travail du sol, il perd de sa structure et de sa résistance : les agrégats (mottes de terres composées d'eau, d'oxygène et de matière organique) se désagrègent et se transforment en particules plus petites qui sont facilement emportées par la pluie et la fonte des neiges. Ce ne sont pas seulement des particules de sol qui quittent le champ, mais également des éléments fertilisants tels que du potassium, de l'azote et du phosphore.
La perte de structure au niveau du sol crée également une circulation plus difficile. Les particules qui ne quittent pas le champ s'accumulent après chaque pluie et provoquent de la compaction. Malgré son apparence solide, le sol compacté est en effet tout le contraire : en étant composé majoritairement de particules, il ne comporte aucune structure et, humide, il devient trop mou pour qu'il soit possible d'y circuler avec de l'équipement, voire d'y marcher. Cette compaction réduit aussi l'infiltration et favorise la stagnation de l'eau à la surface du sol.
Ce n'est pourtant pas l'eau stagnante qui ralentit le tracteur. Avec un bon développement d'agrégats dans le profil du sol, on crée un réseau structurel qui donne au champ de la tenue, ce qui est amplifié quand les racines des cultures s'ancrent davantage dans le sol. Celles-ci forcent la création de canaux qui facilitent la circulation de l'eau dans le sol et, par conséquent, de l'équipement au champ.
Si on cherche à transposer cela au fumier, ça signifie qu'on utilise ces plantes vivantes et leurs racines pour mieux capter et retenir le fumier dans le sol. Les applications à la barre d'aspersion conviennent particulièrement bien aux cultures de couverture. Moins de travail mécanique et une application plus rapide produisent des gouttelettes plus grosses qui roulent sur les feuilles et s'infiltrent directement dans le sol. Cette méthode fonctionne bien pour les prairies de foin, de luzerne ainsi que les champs clairsemées ou denses.
Les citernes demeurent le moyen d'application le plus courant et le plus accessible, mais le couvert végétal doit pouvoir évacuer le fumier afin qu'il ne stagne pas trop longtemps sur le feuillage, risquant de le brûler. Ce type d'application réussit mieux sur des couverts très denses avec beaucoup de feuillage.
L'injection de fumier s'avère aussi une méthode efficace pour incorporer le fumier sans trop bouleverser le champ. Elle offre une grande flexibilité pour les couverts déjà établis ou nouvellement semés. Le seigle d'hiver fraîchement semé réagit très bien à ce type d'application, profitant de l'humidité supplémentaire du fumier. Même en plein hiver, son enracinement se poursuit, ce qui aide à capter les nutriments et à maintenir le sol ainsi que le fumier en place.
La tâche est plus facile à dire qu'à faire, évidemment, car une erreur d'application peut avoir de lourdes conséquences. C'est la raison pour laquelle les producteurs cherchent constamment à améliorer leurs pratiques. L'intégration des cultures de couverture dans les rotations, en particulier des mélanges diversifiés, offre plusieurs avantages logistiques et agronomiques : elles stimulent le sol au maximum, réduisent la compaction, favorisent un drainage adéquat, limitent les pertes de fumier par ruissellement et élargissent la fenêtre d'épandage possible au printemps et à l'automne.
L'agriculture de conservation, c'est bien plus que la régénération du sol : c'est aussi une façon pour les producteurs de maximiser les ressources et d'éviter le gaspillage.




