Marquée par l’examen de l’ACÉUM (ou une renégociation, qui sait?), l’année 2026 sera le théâtre d’une tonitruante saga mettant en vedette… la gestion de l’offre. Ce contexte houleux exige un pas de recul, voire une grande respiration : le parcours sera certes sinueux, voire cahoteux. Bien que le statu quo soit hautement improbable, le bruit ambiant a toutes les chances d’être disproportionné par rapport aux impacts réels sur le système. Nous aborderons aussi l’ACÉUM sous l’angle des secteurs exportateurs, en l’occurrence le bœuf. L’effet du prix du bœuf sur le secteur laitier est majeur depuis quelques années, à travers le prix des animaux de réforme et des petits veaux laitiers.
L’ABC des contingents tarifaires
Le lobby laitier américain est puissant, et a l’oreille de la Maison Blanche. Le statut d’état pivot du Wisconsin et le désir de l’Administration Trump de rester dans les bonnes grâces de la communauté agricole contribuent à l’expliquer. Les demandes de la National Milk Producers Federation concernent en premier lieu les contingents tarifaires existants.
Un contingent tarifaire réfère à une quantité de produit (lait, beurre, crème glacée, etc.) pouvant être importée au Canada sans droit de douane. Ils constituent dans les faits des permis d’importation. Une fois le volume entré, toute importation supplémentaire est soumise aux tarifs hors quotas. Ceux-ci sont prohibitifs, c’est-à-dire suffisamment élevés pour bloquer les importations dans une majorité de conjonctures. Dans la Figure 1, les contingents tarifaires sont imagés par des portes dans le mur tarifaire.

Le Canada a accordé des contingents en vertu de différents accords de commerce, en l’occurrence l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), l’Accord économique et commercial global (AECG, Europe), le Partenariat transpacifique Global et Progressiste (PTPGP) ainsi que l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACÉUM). Des ajustements aux contingents accordés en vertu de l’ACÉUM sont au cœur des doléances du lobby laitier américain.
La filière laitière américaine soutient que « Les efforts soutenus et de longue date du Canada pour miner l’accès à son marché […] continuent de susciter de vives inquiétudes. » Dans les faits, le taux de remplissage moyen des contingents existants a varié dans une fourchette de 27 % à 39 % au cours des trois dernières années. Pourquoi? Mentionnons que d’abord que le prix canadien de certains produits faisant l’objet de contingents tarifaires s’appuie sur des indices américains/mondiaux. Sans profit rattaché à la transaction, nul ne se surprendra que ces produits n’entrent pas au Canada. Ensuite, le lobby américain milite ouvertement afin que les contingents tarifaires soient accordés aux distributeurs/détaillants plutôt qu’aux transformateurs laitiers, qui les détiennent actuellement. Les contingents tarifaires pourraient-ils changer de main? Bien qu’il soit périlleux de prédire l’issue des négociations, cela ne peut être exclu. Une telle avenue soulève toutefois deux questions (parmi d’autres). D’abord, dans quelle mesure la détention des contingents tarifaires par les distributeurs/détaillants accroîtrait leur pouvoir de marché – déjà grand – auprès des transformateurs? Ensuite, à quel risque réputationnel les distributeurs/détaillants s’exposeraient-ils en étalant sur leurs tablettes des produits laitiers d’origine américaine? Même si ces produits devaient se vendre, quel effet cela aurait-il sur leur bannière?
Tirons une première conclusion : les contingents tarifaires feront l’objet d’âpres discussions, qui aboutiront vraisemblablement à des taux de remplissage supérieurs. Rappelons que les contingents tarifaires accordés dans le cadre de l’ACÉUM équivalent à quelque 3,5 % du marché canadien. Dans l’éventualité où leur taux de remplissage devait augmenter significativement, on peut estimer que des quantités équivalentes à quelque 2 % du marché canadien entreraient au pays, dans un horizon visible. Tout dépendant des produits importés, on peut conséquemment appréhender que ces importations grugent une portion de la croissance du marché canadien, ralentissant d’autant la croissance du quota des fermes laitières.
Les doléances du lobby laitier américain permettent de tirer une deuxième conclusion : ne faisant l’objet d’aucune demande, le mur tarifaire (tarifs atteignant quelque 300 % selon les différents produits sous gestion de l’offre) n’est pas à risque.
Des tarifs sur les exportations agroalimentaires canadiennes entrant aux États-Unis?
Les négociations sur l’ACÉUM pourraient aussi avoir un impact sur d’autres produits agricoles qui touchent la filière laitière, en l’occurrence le bœuf. Depuis plusieurs années, la hausse marquée du prix des animaux de réforme et des petits veaux laitiers a gonflé les revenus dits « accessoires » des fermes laitières (Figure 2). Bien sûr, ces revenus ont un effet baissier sur le coût de production du lait, qui se répercute lors des ajustements annuels de prix du lait à la ferme.

À l’automne 2025, l’Administration Trump a vilipendé la communauté bovine américaine, lui intimant de baisser ses prix (!) pour soulager les consommateurs. Mettant à exécution une menace alors évoquée, Donald Trump a récemment signé un décret quintuplant le quota d’importation de bœuf argentin aux États-Unis. Cette augmentation n’aura toutefois pas d’effet matériel sur le marché, puisque les quantités impliquées sont insignifiantes par rapport aux 13 millions de tonnes de bœuf consommé annuellement aux États-Unis.
Malgré son non-impact sur le marché, cet épisode permet de raffiner notre lecture du risque auquel les exportations canadiennes (bœuf, porc, canola, sirop d’érable, etc.) sont exposées. En effet, alors que l’Administration Trump favorise l’entrée aux États-Unis de bœuf argentin pour limiter l’inflation alimentaire, dans quelle mesure doit-on craindre que nos exportations soient frappées de tarifs? À l’approche des élections de mi-mandat – que les coups de sonde annoncent particulièrement difficiles pour le camp républicain – ce risque est décidément plus faible qu’il y a un an.
L’examen de l’ACÉUM a toutes les chances de dominer l’actualité en 2026. Rares sont les enjeux qui interpellent l’ensemble des secteurs de production agricole, tant ceux sous gestion de l’offre qu’exportateurs. Bien que l’incertitude soit le mot de l’heure, rappelons-nous qu’en agriculture, les pions se placent graduellement et que le niveau d’incertitude est indiscutablement plus faible qu’au début du second mandat Trump.
Vincent Cloutier, agr. est Directeur principal Stratégie - Agriculture à la Banque Nationale du Canada. Communicateur reconnu, M. Cloutier est souvent l'invité de conférences telles le Southwestern Dairy Symposium 2026 et le Rendez-vous laitier 2025.







